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Suicide de Pagail : les questions sont toujours aussi nombreuses

Quinze ans plus tard, le tragique décès de Jonathan Lemoine (alias Pagail) continue de faire réfléchir T-Mo, l’un de ses plus proches collaborateurs de l’époque. Lucide, le membre de Taktika se souvient surtout d’un jeune rappeur déterminé et rassembleur «qui n’avait pas froid aux yeux».



Le plus ancien souvenir que garde T-Mo de son camarade est son passage à l’émission de radio Les Arshitects du son, diffusée à CHYZ depuis le tournant des années 2000. «Pagail était chum avec un des gars de l’émission et il est arrivé à la radio pour pitcher une couple de verses. Il fallait avoir du guts pour aller là-bas, car c’était quand même la plaque tournante de la scène rap de Québec, où tous les gens du milieu se rencontraient», se remémore-t-il.


Derrière la production de plusieurs chansons de La Constellation et de Taktika, Alexis Chamberland (alias Kassi) est à l’écoute de CHYZ ce soir-là. «Quand il a entendu Pagail, il est allé le voir pour lui dire qu’il était intéressé à développer sa carrière. Ensemble, ils ont concocté un premier street album avec 4-5 tracks.» 


Durant la création de ce premier EP, les deux nouveaux acolytes ont en tête une audacieuse idée consistant à rassembler au sein d’une même chanson tous les principaux rappeurs de la Rive-Sud de Québec. Sélectionnés, les membres de Taktika, fiers représentant de Charny, acceptent l’invitation de Pagail, originaire de Saint-Rédempteur, de poser sur la mythique chanson 83. «On a accepté, car on le trouvait très talentueux. Il avait deux ou trois ans de moins que nous, et déjà, il était très solide. On aimait aussi sa créativité, car c’est lui qui a eu l’idée de nommer la chanson 83 afin d’unifier toutes les villes de la Rive-Sud dont le numéro de téléphone commençait avec ces deux chiffres-là. À l’époque, on avait des tensions avec les rappeurs de Limoilou et d’amener cette identité-là, ça venait représenter notre gang, comme un brand.»

Lancée en 2000 sur les ondes de CHYZ, la pièce obtient un succès instantané, qui mène à la création du collectif 83. Proche collaborateur de cette toute nouvelle formation constituée de Taktika, 2Faces, Canox et Onze, Pagail choisit de mener sa barque en solo et entreprend l’écriture de ce qui deviendra son seul album solo officiel, C’est pour les miens. «À ce moment-là, j’étais très proche de lui. Quand il a commencé l’enregistrement avec Kassi, je suis allé l’aider en studio et on a enregistré une chanson ensemble, Trop d’grandes gueules.» 

T-Mo est tout particulièrement impressionné par la maturité des textes du jeune rappeur. «Ses textes lucides et très émotifs, c’était ça qui le démarquait sur la scène. J’avais vraiment pas l’impression d’avoir affaire à un gars de 19-20 ans.» 



Lancé en 2002 sous la toute nouvelle étiquette Explicit Productions, C’est pour les miens obtient un succès d’estime sur la scène rap de Québec. Souvent amené à collaborer sur scène avec le 83, qui profite alors d’un engouement manifeste à la grandeur du Québec grâce à son premier album Hip-Hop 101, Pagail est invité à participer à la chanson Icitte, qui deviendra plus tard l’une des pièces maitresses de l’album suivant du collectif, La suite logique. «Durant l’été 2002, on a discuté de cette chanson-là sur la terrasse du Melting Pot à Québec. Je venais de finir un show et on fumait une clope ensemble, Pagail et moi. C’est là qu’il m’a dit : ‘’ouais, faudrait vraiment enregistrer la chanson rapidement parce qu’après ça, moi, j’m’en vas.’’ Sur le coup, j’ai pas posé trop de questions, j’me disais qu’il devait partir en vacances. Je lui ai donc dit qu’on allait enclencher le processus cette semaine, même si, dans ma tête, y’a rien qui pressait, car les masters de l’album étaient juste prévus pour l’automne.»


«Une semaine plus tard environ, j’appelle Kassi parce que je suis pas capable de le rejoindre…» poursuit le rappeur, quelque peu émotif. «Kassi avait pas de nouvelles, pis ses parents non plus étaient pas capables de le rejoindre.»

Le 7 août 2002, le suicide de Pagail provoque une onde de choc sur la scène rap québécoise. Nombreuses, les questions restent sans réponse, malgré une lettre de suicide qui sera éventuellement publiée sur Internet.

«Ce qu’on a retracé, c’est qu’il serait parti à Montréal quelques jours avant sa mort. Il serait allé voir une game des Expos, visité une couple de places là-bas, puis serait revenu à Saint-Rédempteur pour stationner son char en bordure de la 20. Il serait sorti de sa voiture pour se diriger vers la rail de chemin de fer qui longeait l’autoroute. Après ça, il a attendu qu’un train passe et il s’est pitché devant…» 

Quand il apprend la nouvelle, T-Mo est évidemment dans tous ses états. «Ma première question, ça a été ‘’comment tu peux avoir aussi mal pour en venir à faire ça ?’’ C’est ça qui est fucked up! Je veux pas glorifier son geste, mais il avait des nuts en tabarnak. Il a pas pris des pillules avant de s’endormir en attendant que, possiblement, quelqu’un le sauve… Non! Y’avait vraiment aucun retour en arrière possible.»

Durant les jours qui suivent, certains indices qui pouvaient laisser présager la préparation d’un tel acte surgissent. «On s’est rendu compte qu’il avait laissé des trucs à quelques-uns de ses chums les plus proches, notamment une collection de cassettes. Il donnait ça en donnant des explications un peu vagues comme ‘’j’ai pus le goût de les écouter’’.»

Dans certains de ses textes, quelques passages dévoilent un tout nouveau sens. «Si un jour j’disparaissais de façon subite, on dira que Pagail représentait pour le 836», rappe-t-il sur Appel local


«D’autres mettaient encore plus de l’avant son malaise, comme un cri d’alarme. Il se posait des questions existentielles, autant sur la société que sur ses émotions», rapporte T-Mo. 


Peu après sa mort, une soirée hommage a lieu au Melting Pot, endroit où T-Mo l’a aperçu la dernière fois. Quelques chansons en sa mémoire sont aussi enregistrées : Tout là-haut de Taktika et Manu (qui passera malheureusement à l’acte lui aussi quelques années plus tard), Les bons moments de 2Faces (avec une collaboration posthume de Pagail) et, surtout, Testament, un album hommage paru en 2010 contenant plusieurs remix de chansons du rappeur.


Pour T-Mo, l’émotion vive a graduellement fait place à une réflexion plus générale sur le suicide. «Ce que j’ai fini par comprendre à travers tout ça, c’est que ces gens-là prennent une décision irréversible pour un problème temporaire. Pagail, c’est certain qu’il devait voir le potentiel et le talent qu’il avait, mais il s’est laissé submerger par des mauvais sentiments, sans demander du soutien. Maintenant, quand on donne des conférences sur le sujet, on insiste sur le fait que mettre un genou à terre pour demander de l'aide, c’est pas un signe de lâcheté, mais un signe de courage.»

Quinze ans après le drame, le rappeur préfère célébrer la vie de son ami plutôt que souligner sa mort. «Samedi dernier, on est d’ailleurs allés tourner une scène de clip sur sa tombe afin de lui rendre un autre hommage et de se rappeler son héritage. Par-dessus tout, on essaie de regarder le côté positif de ce qu’il nous a amenés. Grâce à lui, on s’implique pour la prévention du suicide et la Rive-Sud de Québec a maintenant un branding immortel. Mais bon, c’est sûr que je peux pas arrêter de m’imaginer l’artiste qu’il aurait pu devenir. Un gars aussi bright que ça avec autant de profondeur d’esprit, c’est sûr qu’il serait devenu un rappeur important, un véritable pionnier de la scène.»



By: Olivier Boisvert-Magnen

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