Accueil > Chroniques > Francaise juste au Québec

Francaise juste au Québec

J’ai commencé à me sentir Française lorsque j’ai quitté l’Hexagone pour immigrer au Québec. Pas avant.



Est-ce que les événements qui ont eu lieu ses derniers jours m’étonnent? Non. C’est presque la meilleure des sonnettes d’alarme que les jeunes de ma communauté aient pu tirer. À cet égard, et pour comprendre la situation des jeunes issus de l’immigration, laissez-moi vous faire part de mon témoignage.

Fille d’immigrés marocains, je suis née dans le Sud de la France dans les années soixante-dix. Mes parents ont toujours cru que, lorsqu’on est immigré, la seule façon d’avoir sa place dans la société est de réussir à l’école. Chose que j’ai faite. Les dix années que j’ai passées à l’université m’ont permis de devenir sociologue. Mais avant d’en arriver là, je me suis malheureusement heurtée à de nombreux obstacles qui auraient pu me décourager. Je me suis souvent butée à des professeurs dont l’esprit et la mentalité colonialiste appartenaient au XIXe siècle et qui avaient à mon endroit un comportement des plus méprisants et des plus maladroits. « Est-ce que vos parents parlent français à la maison? » m’a un jour demandé un professeur de mathématiques, croyant ainsi mettre le doigt sur le problème. Ce dernier ignorait que mes parents avaient sacrifié leur langue maternelle, l’arabe, au profit du français, langue de la mobilité et de la réussite sociale. La langue était le mauvais argument pour expliquer mes difficultés en mathématiques, mon cher ami.
Avant de venir vivre au Québec, j’ai passé en France 24 années à essayer de m’intégrer et à toujours justifier mes faits et mes gestes pour la seule raison que je suis fille d’immigrés. Chacun de mes accomplissements sociaux a nécessité que je travaille trois fois plus que la moyenne et j’ai dû prouver constamment que j’étais capable de réussir. J’étais en terrain miné et certaines remarques m’atteignaient droit au coeur : « Tu sais Myriam, en général, j’aime pas les Arabes, mais toi c’est pas pareil ». Pourtant, qu’est-ce qui me différenciait de la jeunesse française des banlieues dont la majorité est issue de l’immigration maghrébine? Moi aussi, mon grand-père est venu en France après la Deuxième Guerre mondiale pour prêter main-forte à la reconstruction.

C’est avec les années et avec la distance que je me suis rendu compte que la France, patrie qui m’a donnée (du bout des doigts et avec dédains) sa nationalité, était assise sur une poudrière. La discrimination et la ségrégation sont deux pratiques qui sont légitimées et qui régissent les interactions au quotidien entre les individus en France. Pour employer des termes forts, il est presque normal pour les Français « pure souche » de dénigrer les communautés d’Afrique du Nord et Noire et il apparaît tout aussi évident pour celles-ci qu’on les traite mal. « C’est normal de ne pas rentrer en discothèque, de ne pas trouver de travail et d’appartement, nous sommes arabes ou noirs, à la rigueur, nous ne méritons que ça ». Oui Mesdames les institutions républicaines, il y a une partie de votre France qui est fataliste, défaitiste et qui se sous-estime car vous considérez les populations qui la constituent comme des sous-êtres humains. Les millions de Français issus de l’immigration maghrébine et africaine sont-ils des sous-hommes? Ils sont paquetés, entassés et ghettoïsés dans une France qui n’en est pas une. À cause de cet apartheid, nombreux jeunes d’origines ethniques n’ont jamais réellement côtoyé des « vrais » locaux. Disons les choses comme elles sont: les Français-français préfèrent leurs chiens à leurs concitoyens des minorités ethniques. À titre indicatif, les crottes de leurs compagnons canins sont très souvent ramassées par ces derniers.

La France, n’as-tu pas honte de ce qui t’arrive? La planète te pointe du doigt. Certes, tous les politiciens et tous les intellectuels sont d’accord pour dénoncer ces violences, le problème des quartiers défavorisés, le chômage et la conjoncture économique et sociale. Mais lorsque la question de la discrimination raciale est abordée, la politique de l’autruche s’installe. Personne ne prend le courage de dire: LA FRANCE EST RACISTE, tout simplement. Pourquoi est-elle raciste? L’origine de ce comportement est assez nébuleuse, certains l’expliqueront par la mentalité colonialiste de la France, d’autres par les problèmes économiques qui l’affligent.

Malgré tout, il faut envisager des solutions pour redéfinir l’identité française et surtout le qu’est-ce qu’être Français. La seule solution à court terme que j’entrevois est de mettre en place des politiques de discrimination positive qui, par l’obligation et la fermeté, obligeraient les institutions d’avoir, au sein de leur groupe, des personnes issues des minorités visibles, un peu comme en Amérique du Nord et en Afrique du Sud. Combattre les préjugés par la répression, rien de plus simple. À compétence et à formation égale, on oblige nos compatriotes à se mélanger et à se connaître.

En bout de course, comment expliquer que je ne me sois enfin sentie Française qu’en débarquant au Québec? Lorsque je ferme les yeux et que je ressasse mes souvenirs d’enfance, je revois les images de mes escapades à la boulangerie du coin dans ma Catalogne chérie. Et c’est en français et en France que mes souvenirs sont, pas ailleurs...



Par: Myriam Laabidi

Commentaires

Boutique En ligne