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Ghetto Érudit se prononce sur la cassette et le mixtape…

Dans le cadre de l’article paru hier sur le pseudo/potentiel/oui bien sûr retour de la cassette dans nos vies, je vous offre les réponses de deux des membres de Ghetto Érudit. Trouvant leur implication et leurs formulations fort exhaustives, je me permets (avec leur accord) de publier ce questionnaire (maison). Si les questions peuvent parfois se recouper, c’est qu’elles étaient conçues d’avance et ne pouvaient être modifiées en cours de route. De plus, aucune modification ni correction n’a été apportée aux réponses. Gâtez-vous!



La cassette (le mixtape) a toujours été présente dans le monde du hip hop…

Est-ce bien le cas ou j’hallucine?

(DA) En effet, la cassette est un medium qui a toujours été très populaire dans le rap. D’une part, ses faibles couts ont favorisé le bootlegg dans les années 80-90 et son accessibilité l’a placé comme médium de choix après les vinyles et avant le compact disc (CD). Or, il importe de faire la distinction entre le bon vieux mixtape en format cassette et l’appellation qui est encore aujourd’hui utilisé. Ainsi, depuis une bonne dizaine d’année, le concept de mixtape signifie plutôt une forme de compilation « mixé » par un DJ, c’est à dire où les chansons se fondent les unes dans les autres, de façon à être écouté du début jusqu’à la fin. L’empreinte du DJ est souvent omniprésente, avec des sons et son nom inséré dans chaque pièce. Le mixtape a donc comme principale prémisse de faire la promotion d’un artiste moins connu ou encore, d’accroitre la visibilité d’un artiste juste avant la parution d’un album. La mixtape a également donné naissance à l’album de rue (Street cd), qui se veut un produit mieux peaufiné et qui se situerait entre la mixtape et un album qu’on retrouve chez les disquaires. La difficulté d’obtenir une distribution au Québec peut en être une des causes tout comme le simple désir de préserver son pouvoir créatif de l’enregistrement jusqu’à la distribution.

(Anzoo) Dans les décennies 1980 et 1990, la casette régnait dans le monde du hip-hop. Certaines cassettes avaient presque développé un mythe autour de leur apparence. À titre d’exemple, je pense au premier album solo de Raekwon Only built 4 Cuban Linx… (1995) était communément référé au Purple tape à cause de la couleur de la cassette. La suite de cet album sorti 15 ans plus tard, en 2009, avait cette couleur mauve sur la pochette en l’honneur de la cassette originale. Comme Da l’a mentionné, il faut préciser que le terme mixtape demeure, à ce jour, seulement un titre qui fait référence à la cassette et non au format audio. Du moins, à CISM, Ghetto Érudit n’a jamais reçu de cassettes, mais nous encourageons les gens à le faire pour l’aspect Mong de la chose.

Pourquoi croyez-vous qu’elle ait autant d’importance dans ce milieu si l’on compare aux autres milieux musicaux qui ont vu passer le déclin de la cassette, puis l’émergence et le déclin du CD, pour passer rapidement à l’ère du numérique ?

(Anzoo) J’imagine que l’accessibilité des cassettes et le prix ont favorisé son utilisation dans le hip-hop. Cette culture musicale a émergé dans des milieux socio-économiques défavorisés donc le format cassette se prêtait bien à la consommation ou à son utilisation dans la production de musique hip-hop. Je me souviens avoir lu une entrevue avec Havoc de Mobb Deep qui disait qu’il avait utilisé des cassettes pour enregistrer des échantillons d’une autre chanson pour créer les beats du premier album du groupe. En collant les parties enregistrées, il arrivait ainsi à créer son propre beat. Avant Internet, la cassette était un véritable instrument pour archiver la musique. Je connais beaucoup de rappeurs québécois qui me disent avoir des cassettes d’anciennes émissions de radio hip-hop qu’ils enregistraient le soir, notamment celle de la mythique émission le Cachot à CISM.

(Da) En effet, c’est surtout à cause des faibles coûts qui en découlent puisqu’on ne peut se cacher que le hip-hop provient souvent des milieux défavorisés et où il y a peu d’intermédiaire. L’artiste est souvent celui qui vend sa musique directement dans les rues.

Est-ce que la cassette est toujours aussi populaire dans le monde du hip hop, aujourd’hui ? Recevez-vous autant de mixtapes qu’avant ?

(Da) Encore ici, si on prend la définition d’un mixtape comme étant un médium, je dirais que non, nous ne recevons aucune cassette en temps que tel et c’est surement à cause de la désuétude du format. Avec l’accessibilité de la technologie, il peut sembler plus facile de faire le tout sur cd voir moins couteux que de dupliquer des cassettes. Sinon, si on parle seulement du concept de mixtape, je pourrais dire qu’on en reçoit beaucoup voir presque plus qu’avant, étant donné que de nos jours, tout le monde peut être artiste et se faire un mixtape avec un ordinateur et une imprimante. Il y a donc création d’un standard de qualité auquel se heurte les plus amateurs.

(Anzoo) À Montréal, je ne pourrais pas prétendre qu’il y a une ressuscitation de la cassette dans le hip-hop. À part pour les collectionneurs, je ne crois pas qu’il y ait un mouvement de masse vers la cassette. L’Internet a complètement changé la donne en permettant une démocratisation de la musique. Nous avons plus l’habitude de recevoir les disques compacts, un fichier Mp3 ou des liens vers une page web de l’artiste. Par contre, je sais que certains groupes travaillent fort pour produire des vinyles. Je pense notamment au groupe jazz hip-hop Dézuets D’Plingrés qui vont sortir un vinyle au cours du mois d’avril.

Est-ce que l’approche du médium «cassette» est différente pour les rappeurs ? Et pour les animateurs d’émissions radiophoniques axées sur le monde du hip hop (en l’occurrence, vous!)?

(Da) L’influence de la cassette dans le monde du hip-hop est indéniable, voir au même titre que l’internet. Avant l’avènement des technologies de communication, le travail de recherche était beaucoup plus ardu. C’est pourquoi il y avait toujours quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui avait une copie d’un album ou mixtape qu’il avait obtenu de quelqu’un d’autre. Durant les années 90, aux Etats-Unis comme au Québec, les gens enregistraient les émissions de radio sur cassette pour pouvoir ensuite avoir des chansons qu’il n’avait jamais entendues auparavant. C’était donc une forme primitive de balado-diffusion. Étant donné que le hip-hop ne jouait pas aux radios commerciales, la visibilité qu’offraient les radios communautaires était encore plus grande et plus importante. C’est grâce à cela que des artistes comme Muzion et Rainmen ont pu être signé sur des maisons de disque comme BMG ou Sony.

Avez-vous l’impression que le milieu musical «émergent» d’ici ou d’ailleurs profite simplement d’une vague à la mode dans l’optique du «vintage» que représente la cassette ?

(Anzoo) Personnellement, je crois que l’engouement pour les cassettes est tout simplement une autre vague qui puise dans le passé par quête d’originalité. Compte tenu des valeurs, de la technologie et du pouvoir d’achat, notre génération, celle qui comprend les gens nés dans les années 1980, doit sûrement être l’une des plus importantes consommatrices de nostalgie sous toutes ses formes : films, images, looks, musique.

Avez-vous l’impression que le milieu musical «émergent» d’ici ou d’ailleurs profite simplement d’une vague à la mode dans l’optique du «vintage» que représente la cassette ? Est-ce quelque chose de viable, à long terme ? Est-ce que le médium «cassette» dans le hip hop survivra à celui de la vague «cassette» de l’indie-rock ou des groupes considérés émergents de «la scène locale»? (Je sépare volontairement le milieu du hip hop et celui de la «scène locale» car il semble qu’ils soient fréquemment séparés dans le monde des médias ou de l’industrie musicale… malheureusement ou heureusement, à vous de me le dire! D’ailleurs, question comme ça, avez-vous l’impression que ces deux mondes évoluent en parallèle, au Québec comme ailleurs ?)

(Anzoo) D’abord, je crois que la scène hip-hop québécoise évolue en parallèle de la scène dite « émergente ». Sans parler d’autisme musical, il est malheureux de constater que plusieurs artistes et fans de hip-hop croient que le monde musical s’arrête à ce qui est dit dans des discussions virtuelles sur les deux principaux forums de hip-hop québécois. Heureusement, certains groupes ou artistes sont en mesure de traverser les frontières musicales et peuvent jouer dans les deux marchés permettant ainsi de ramener les projecteurs sur une scène, somme toute, underground. Par contre, lorsque des gens extérieurs à la scène hip-hop se penchent sur le mouvement, les membres de cette communauté (fans, artistes, médias) ont souvent le sentiment d’être ignorés ou mal-compris. En effet, les observateurs de la scène émergente qui s’intéressent aux rappeurs québécois se penchent généralement sur les personnages atypiques qui baignent dans le champ gauche du hip-hop (Gatineau, Radio Radio), quelques fois c’est au sujet de la dernière risée en termes de vidéoclip sur Internet (June ou SB « tu sors avec un player ») ou la première chose qu’ils voient à Musique Plus (Sir Paléolithique etc…).

De plus, il faut rappeler que la scène hip-hop se divise aussi au niveau linguistique. Les deux solitudes entretiennent respectivement leurs propres mythologies et leurs propres épiphénomènes. Certains de ces épiphénomènes, comme le retour de la cassette, s’inscrivent dans ce que le Courrier international avait qualifié de « nouvelle branchitude planétaire » i.e. les hipsters. De surcroît, le hipstérisme chez les francophones ou les anglophones poussent une communauté de personnes à adopter la tendance et sur ce point, je crois que la scène hip-hop québécoise est assez conservatrice. Actuellement, le gros buzz dans la scène hip-hop demeure celui des joutes oratoires (Word Up, 11 Check, Plan B3 et autres émulations en régions éloignées) qui ont commencé en 2010. Ainsi, certaines nouvelles tendances tardent à se généraliser dans le hip-hop québécois.

Ironiquement, le hip-hop aux États-Unis ou en France reste synonyme de « branchitude » et même culture de masse. Lorsque lorsque Russell Simmons et Rick Rubin ont fondé le label Def Jam en 1984, ils fréquentaient l’équivalent des hipsters d’aujourd’hui, mais dans un environnement new-yorkais. Au Québec, la situation est très différente. L’absence de hip-hop dans les médias de masse pousse les artisans à développer leur propres univers qui même-là ne fait pas l’unanimité pour des questions de langues, de styles ou de réalité (gangstérisme vs vie de banlieue, rap engagé vs paroles ludiques, Haïtiens vs Québécois de souche, anglophones vs francophones).

Y a-t-il de nombreuses compagnies de production axées sur le monde du hip hop qui font de la production de cassettes ? Ou est-ce plutôt du DIY ?

(Da) Le format de la cassette est tellement désuet qu’aucune compagnie ne sort des cassettes. Lorsque ça se fait, c’est en effet du DIY et c’est plutôt dans la mentalité « hip » de faire ressortir quelque chose que plus personne n’utilise.

(Anzoo) Je dirais que même ceux qui ont réussi au niveau de la production d’albums hip-hop davantage commerciaux (Anodajay avec le label 7e ciel, Ironik avec Iro Productions, Da Vincy avec HLM) partagent la mentalité DIY avec ceux qui demeurent underground (KenLo, Dézuets D’Plingrés, K6A, Jeune Chilly Chill). Le DIY demeure à ce jour ce qui fait carburer l’ensemble de la communauté hip-hop au Québec.

Croyez-vous qu’il s’agisse d’un médium «générationnel», c’est à dire qu’une certaine génération l’utilise plus qu’une autre ?

(Da) Définitivement, au même titre que le ipod ou même le vinyle. La cassette semble être propre à la génération des années 80 chez qui le vinyle était déjà dépassé et le cd trop cher (au début). C’était donc le médium parfait étant abordable, accessible et efficace.

(Anzoo) Sur une note plus personnelle, la dernière cassette originale de rap québécois que j’avais acheté est celle de Sans Pression 514-50 Dans mon réseau que j’écoutais avec mon walk-man à Rouyn à la fin du 20e siècle.



Par: Bang Bang

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