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Le renard et les raisins - Texte d'opinion

Lorsque je lis un blogue qui touche à tout, je m’attends à lire des opinions très personnelles naviguant dans les eaux traversées par un génie intellectuel et des montées de lait pré-pubères. En général, c’est ce que l’auteur du blogue souhaite; partager ses impressions et causer des réactions. Rien de nouveau sous le soleil. En lisant le billet intitulé « Le Franglais dans le hip-hop québécois, ce symptôme d’on ne sait trop quoi… » j’ai malheureusement constaté qu’il s’agissait d’un pseudo diagnostic sur une maladie imaginaire « d’on ne sait trop (de) quoi on parle».



Évidemment, je suis d’accord avec notre canidé virtuel lorsqu’il aboie et je cite « c’est pas parce que je ne connais pas beaucoup que je ne pourrais pas apprécier ». Personne ici ne remettra en cause le droit d’émettre des opinions sur des réalités qui nous touchent. Cependant, ce n’est pas parce qu’on bénéficie d’une tribune écrite que l’on peut braire toutes sortes d’âneries sur un sujet qui nous échappe. De surcroît, prétendre qu’un phénomène socio-linguistique est ignoré, voire inconnu, et s’approprier le mérite d’en avoir parlé illustre, une fois de plus, l’irresponsabilité d’un bloggeur croyant s'attaquer à des représentants « Watatatow » du hip-hop québécois.


Franglais surjoué ou conception watatatow du hip-hop québécois?


D’abord, démystifions-nous: qu’est-ce que Ghetto Érudit? À la base, c’est un délire radiophonique (j’insiste sur le terme délire qui va dans le sens de l’amusement et du divertissement), qui incarne la dichotomie vivante de ses membres. Cette dualité incorpore à la fois la connaissance encyclopédique de la culture hip-hop ainsi que ses expressions (visuelles ou linguistiques) issues de ce mouvement. Cette fluctuation lexicale dérange peut-être, mais elle s’inscrit pourtant dans une démarche propre à la fracture linguistique et démographique présente chez les néo-québécois, montréalais, appartenant à la génération hip-hop, une catégorie à laquelle les gens de Ghetto Érudit s’identifient. De plus, comme l’émission souhaite à la fois informer et divertir les auditeurs, l’utilisation du franglais se veut donc ludique. Certaines oreilles chastes en seront possiblement choquées, mais sachez que nous avons développé des néologismes propres à l’émission (le fameux mong, ainsi que l’ajout de «i » et de « o » superflus pour des expressions déjà franglaises ) ou des phrases littéralement traduite de l’anglais au français telles que « dans la place à être », « en direct et sans coupures », question de nourrir la frénésie qui la colore.


Le but initial était de réaliser une émission par des connaisseurs de cette culture, dans l’esprit punk do it yourself (DIY), car en attendant la sortie du coma des médias de masse s'intéressant à la culture urbaine, Ghetto Érudit s'est afféré à diffuser de la musique de qualité et faire découvrir la scène émergente du hip-hop québécois. Au-delà de Radio Radio et de Loco Locass (deux excellents groupes), la scène regorge d’artistes de qualité utilisant abondamment et pertinemment le franglais (Alaclair Ensemble, Webster, K6A, Dramatik, Imposs, Karma Atchykah etc…).
  
Certains souhaiteraient ou s’accommoderaient peut-être d’une scène linguistiquement monochrome et aseptisée, mais elle ne serait nullement représentative de milieu dont il est question. L’utilisation de termes anglophones ne se fait pas avec l'intention de sonner cool , flyé ou « capoté », pour employer un terme jadis débité dans le générique d’une émission jeunesse québécoise. On peut alors se demander: à quoi devrait ressembler un franglais plus « adulte »? Le retour de Malik Shaeed, suite à des années de cours de langues à l’école LPS? Si au moins il s'agissait de ça, j’aurais compris le gag, mais non, on mentionne comme modèle le comédien qui joue dans Funkytown (tousse tousse ou autre onomatopée)...


Señor Zorro (renard en espagnol), je crois qu’on est en présence d’une rupture générationnelle sur le français plus que tout autre phénomène préalablement observé. Dans le monde universitaire, plusieurs études ont déjà identifié la relation du franglais et des identités multiples du Québec contemporain, particulièrement à Montréal. À titre d’exemple, lecture de tanière avant le retour du printemps, « Ousqu’on chill à soir? Pratiques multilingues comme stratégies identitaires dans la communauté hip-hop montréalaise» écrit en 2008 par Mela Sarkar de l’Université McGill. L’auteure a également co-écrit en 2009 avec Bronwen Low et Lise Winer « Ch’us mon propre Bescherelle’?: Challenges from the Hip-Hop nation to the Quebec nation ». Il y a aussi « Les jeunes et la marginalisation à Montréal?: La culture hip-hop francophone à Montréal?: la culture hip-hop francophone et les enjeux de l’intégration », paru dans Les Cahiers du Groupe de recherche Diversité Urbaine (LeBlanc, Boudreault-Fournier et Djerrahian 2007). Les auteurs de l’article soulignent que la culture hip-hop « offre un espace d’intégration et d’adaptation à des jeunes de diverses origines ethniques et culturelles, souvent marginalisés au sein de la culture québécoise dominante ». C’est justement dans cette optique qu’il faut observer l’utilisation du franglais dans la scène hip-hop. L’utilisation du terme « colonisé », dans ce contexte, m’apparait exagérée et inapproprié, étant donné qu’il évoque certainement quelque chose de beaucoup plus tangible auprès des représentants de la génération hip-hop en provenance d’Afrique, du Moyen-Orient, d’Asie ou d’Amérique latine. Est-ce que les gens de Ste-Thérèse, fréquentant le Edgar Hypertaverne et écoutant CISM 89.3FM se sentent « colonisés » après avoir écouté les émissions de hip-hop les samedi soirs? Enfin, dans l’édition de l’hiver 2010 des Cahiers de recherche sociologique de l’UQAM, un numéro explore les dilemmes auxquels la culture hip-hop est confrontée. Si au moins la critique avait portée sur le manque d’engagement politique dans le hip-hop québécois, j’aurais été le premier à apporter mon appui, nah mean.


Les raisins sont mûrs
 
Le hip-hop québécois a la particularité d’être perçu ou présenté par les différents médias comme une espèce de « sous-culture » pas tout-à-fait « mûre  ». Certes, des éléments moins glorieux sont automatiquement associés au genre musical: violence, gangstérisme, misogynie, homophobie, racisme.  Heureusement, ces généralisations tendent peu à peu à disparaître et les commentaires externes poussent les acteurs de ce mouvement à se questionner, débattre et remettre en cause certains éléments gênants de la culture hip-hop. Sur ce point, je crois qu’il y a matière à réflexion pour tout le monde et que les choses doivent bouger. Néanmoins, traiter d’un phénomène socio-linguistique contemporain avec pareille condescendance et s’approprier les propos démagogiques déjà entendus ad nauseam par plusieurs polémistes, j’avoue que c’est relou (première et seule utilisation de l’argot français dans le texte)! Je crois que la morale de cette histoire se retrouve dans une Fable de La Fontaine intitulée « Le Renard et les Raisins ». Bonne lecture!


Certain Renard gascon, d’autres disent normand,
Mourant presque de faim, vit au haut d’une treille
Des Raisins mûrs apparemment
Et couverts d’une peau vermeille.
5Le Galand en eût fait volontiers un repas ;
Mais comme il n’y pouvait atteindre  :
« Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des Goujats. »
Fit-il pas mieux que de se plaindre ?



Par: Anzoo de Ghetto Érudit

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