Suite au décès brutal de George Floyd il y a un peu plus de deux semaines, des manifestations font rage un peu partout dans le monde. À Seattle, la population a même repris certaines parcelles de terrain dans le quartier Capitol Hill de la métropole de la côte ouest pour former un état indépendant. Autour du East Precinct - le commissariat de police de Capitol Hill - s’est formée ce qui maintenant appelé le CHAZ, pour Capitol Hill Autonomous Zone, une zone autonome contrôlée par les citoyens depuis le 8 juin, lorsque la ville a ordonné à la police de se retirer du East Precinct après de violentes confrontations.
Un rappeur devenu « seigneur de guerre »
Il n’en fallait pas plus pour que certains médias américains commencent à chercher un symbole, voire un coupable de la formation de cette zone citoyenne. De ce besoin de désigner un leader a émergé le rappeur local Raz Simone (à ne pas confondre avec le torontois Raz Fresco). Figure de l’underground de Seattle depuis plusieurs années, Simone a formé une sorte de milice citoyenne armée qui patrouille le CHAZ depuis l'établissement de la zone. Si bien que certains médias américains, notamment l’animateur Tucker Carlson de Fox News, l’ont adoubé le warlord - ou seigneur de guerre - de la zone autonome.
À voir : Comment le rap québécois prend-il position depuis le meurtre de George Floyd?
Si sa carrière musicale n’a jamais vraiment décollé au niveau national, Simone semble pourtant être un artiste fort apprécié dans sa ville. Du moins, assez pour apparaître aux côtés de la mairesse de Seattle, Jenny Durkan, lors de récentes manifestations en lien à la cause Black Lives Matter. Actif entre 2012 et aujourd’hui, le rappeur a fait paraître une série de mixtapes bien reçue, Cognitive Dissonance pt.1 et pt. 2, en plus du récent album Still Love l’année dernière. Il a même déjà eu une entente avec l’étiquette 300 Entertainment des légendes américaines Lyor Cohen et Kevin Lyles. Il a également participé à une tournée de Macklemore et Ryan Lewis, en plus de se produire un peu partout au pays lors de plus petites tournées. Pourtant, l'attention du public mainstream n’est jamais venue pour Raz Simone. Enfin, jusqu'à maintenant.
Controversé, même à l’intérieur du CHAZ
Il faut dire que le rappeur, même à l’intérieur du CHAZ, ne fait pas l’unanimité. Entouré des membres de son collectif Black Umbrella, Simone se promène dans la zone autonome équipé d’armes automatiques. La milice qu’il a formé semble prendre la place de la police, ce que de nombreux militants déplorent sur Internet, le but de la zone étant d’abolir la présence policière et non de la remplacer.
Ces militants accusent également le rappeur d’utiliser la situation actuelle pour augmenter sa visibilité et donc propulser sa carrière musicale sur la scène internationale. D’autres remettent en cause l’attitude de Simone, qui semble abuser verbalement, voire physiquement, certains habitants du CHAZ dans des vidéos diffusées sur les réseaux. Il aurait également détourné une manifestation pour tourner son récent clip They Don’t Understand.
Cependant, comme la nature exacte du CHAZ, de ses revendications et de son système social n'ont jamais été proprement définis et acceptés par la majorité de ses résidents, certains voient Simone comme le premier opportuniste à avoir su prendre le controle d'une zone sans discipline ni structure, grâce à la possessions d'armes et de puissance physique. D'autres célèbrent plutôt sa prise de position, et voient en Simone un artiste qui passe finalement des paroles aux actes pour défendre la cause afro-américaine. L'artiste de 30 ans a par ailleurs acheté des barricades pour aider à renforcer les points d'accès à la zone.
Qui dit vrai?
Il n'en fallait pas plus pour que des médias américains de droite démarrent une campagne contre ce « seigneur de guerre », un titre dont le rappeur se joue sur ses réseaux. Sur Instagram, Simone a dénoncé à plusieurs reprises cette campagne de désinformation à son sujet, alors que Fox News a publié des photos modifiées du CHAZ afin de faire apparaître la zone plus dangereuse qu’elle ne l’est vraiment. Le média américain a par la suite supprimé ces photos.
Dans une entrevue avec Forbes, Simone affirme qu’il n’est là que pour assurer la paix et le bon fonctionnement de la zone autonome. Face aux nombreuses attaques, il préfère ramener la conversation vers les effets positifs du CHAZ: des rassemblements citoyens pacifiques, des soirées cinéma et une révision de la nature des forces policières de la ville.
Quoi qu’on pense de Simone, il sera un nom important à retenir pour la suite des événements dans le CHAZ. Pour le moment, la situation est relativement calme, alors que la mairesse Durkan a récemment comparé l’ambiance de la zone autonome à celle d’un block party. Au même moment, le président Donald Trump affirmait qu'il fallait « dominer les rues » de Seattle.
Si on ignore comment évoluera la situation dans le CHAZ, et si la ville de Seattle tentera de reprendre ces huits blocs pris par ses citoyens, une chose est désormais certaine: le symbole du début de cette révolution citoyenne est un rappeur, pour le meilleur et pour le pire.
Photo : Raz Simone (Facebook)